Enquête : la diversité sociale au sein des grandes écoles

 Enquête : la diversité sociale au sein des grandes écoles

Le mardi 19 janvier 2021, l’IPP (Institut des Politiques Publiques) a publié son rapport sur les filières sélectives et mobilités sociales, intitulé « Quelle démocratisation des grandes écoles depuis le milieu des années 2000 ».

 

Qu’en dire ? Le rapport est clair : l’équilibre homme/femme ne progresse pas, le recrutement géographique reste inchangé et l’origine sociale des étudiants n’a pas évolué. Le profil-type d’un étudiant en grande école (école de commerce, d’ingénieurs ou IEP) est le suivant : un homme blanc, ayant effectué sa scolarité en région parisienne et dont les parents viennent d’une catégorie socio-professionnelle très favorisée. Malgré de nombreuses politiques mises en place pour favoriser l’ouverture des processus de sélection et la diversité sociale au sein de ces écoles, la réalité est bien différente : en 10 ans, la diversité sociale n’a absolument pas augmenté dans les grandes écoles.

 

Des étudiants aux origines uniformes et uniformisées

En termes de chiffres, on dénombre dans les grandes écoles :

  • 9% des étudiants dont les parents appartiennent à une catégorie socio-professionnelle défavorisée, alors qu’ils représentent 20% des étudiants en études supérieures (université, BTS, DUT…) et 36% dans leur classe d’âge
  • 64% des étudiants dont les parents appartiennent à une catégorie sociale très favorisée face à 47% dans les autres filières d’études supérieures et 23% de leur classe d’âge

Il est à noter que cette différence se fait dès la classe préparatoire, formation pourtant gratuite : on y dénombre 7% d’enfants d’ouvriers, 11% d’enfants d’employés et 52% d’enfants de cadres. La question serait donc plutôt de savoir pourquoi la diversité n’a-t-elle pas lieu et non pas tant de connaître les origines des étudiants au sein des grandes écoles. En effet, les formations permettant d’accéder aux grandes écoles (hors post-bac) sont pour la grande majorité gratuites et n’impliquent donc pas de sélection par l’argent. Cependant, les étudiants issus de ces formations seront destinés à appartenir aux catégories socio-professionnelles très favorisées, avec des premiers salaires bruts tournant aux alentours de 35 à 55 000€ sans prime. Ainsi, si les origines sociales peuvent être différentes, les étudiants tendent tous à se rejoindre après leur graduation. Les grandes écoles sont donc bien des formations qui ont pour but de permettre à leurs étudiants d’atteindre des catégories socio-professionnelles favorisées, voire très favorisées.

 

Les raisons de cette uniformité sociale

Cependant, au-delà du constat évident du manque de diversité sociale au sein des grandes écoles, il est primordial de chercher à comprendre les raisons d’une telle uniformité. En effet, le constat est simple, mais les causes derrière ce dernier expliquent  en grande partie pourquoi les grandes écoles tendent vers une uniformité totale. La question du coût des études est, bien évidemment, primordiale mais ne représente en réalité qu’une petite partie des étudiants qui se refusent à faire des grandes écoles. Rappelons que les formations post-bac permettant d’intégrer les grandes écoles (prépa, DUT, université, BTS) sont gratuites. Or, on y voit déjà un manque de diversité sociale. L’explication à l’uniformité sociale des grandes écoles ne semble donc pas résider dans le prix de ces formations. D’autres raisons, plus structurelles, sont donc à expliciter. On peut tout d’abord citer la culture des études, qui est bien plus développée dans les familles dont les parents ont eux-mêmes suivis des formations sélectives. Dans une famille dont les deux parents ont suivi des formations en grandes écoles, les enfants sont, dès leur plus jeune âge, encouragés à suivre eux aussi ce type de formations. A l’inverse, pour les enfants dont les parents n’ont pas fait d’études, l’importance des études supérieures est moindre, et les formations sélectives ne sont pas attractives. Cela explique, dans un premier temps, pourquoi les étudiants des grandes écoles sont majoritairement issus d’un milieu très favorisé.

Ensuite, la localisation est un facteur primordial dans ce type formation. En effet, les étudiants des grandes écoles viennent en grande partie d’Île-De-France (30% y ont suivi leurs études secondaires). Cela s’explique par le fait que les grands lycées se situent déjà en Île-De-France et sont ceux qui sont le plus à même de former leurs étudiants pour rejoindre ensuite les grandes écoles. La région parisienne étant la région la plus aisée de France (le salaire moyen y est 18% plus élevé que dans le reste de la France), ses habitants sont donc plus aptes à envoyer leurs enfants dans des établissements payants. Ainsi, un étudiant venant de la région parisienne aura plus de chances d’accéder à une grande école qu’un autre.

Ces facteurs se regroupent donc avec la génétique et le « réseau », que chacun se crée au sein de sa scolarité dans les grandes écoles, et expliquent donc pourquoi leurs étudiants sont tous assez semblables. Les origines, la culture et la localisation, et plus que les moyens financiers, sont donc les facteurs principaux du manque de diversité des étudiants dans les grandes écoles.

 

Que mettent en place les écoles pour diversifier l’origine de leurs étudiants ?

Malgré cela, les écoles mettent en place différents dispositifs pour permettre à un plus grand nombre d’étudiants d’être attirés par leurs formations. Pour ce qui est de l’aspect financier, les écoles d’ingénieurs post-prépa sont déjà majoritairement toutes gratuites, ce qui n’est pas le cas des écoles des commerces. On peut donc citer TBS ou l’ESSCA qui sont les premières écoles à mettre en place un dispositif de modulation des frais de scolarité des étudiants boursiers. TBS souhaite, par exemple, augmenter le nombre de boursiers à 30%, contre 20% actuellement. Ce dispositif permettra, notamment pour les étudiants de L3, de prendre en charge jusqu’à la moitié des frais de scolarité de la première année. Ce dispositif, qui sera mis en place à la rentrée 2021, devrait inspirer d’autres écoles à suivre le même chemin, et ainsi passer outre la barrière financières pour certaines familles.

En ce qui concerne les facteurs plus intrinsèques, comme la culture des études ou la localisation, les grandes écoles ne peuvent qu’espérer réussir à atteindre les étudiants venant de milieux moins aisés, notamment à travers une bonne communication. Cela passe notamment par les professeurs de lycée, qui sont les plus à même de conseiller leurs élèves vers la formation post-bac qui pourrait s’offrir à eux. Or, la prépa, étant la formation majoritaire parmi les étudiants des programmes grande école, reste encore trop peu connue et considérée comme une option sérieuse pour les lycéens qui entendent entrer directement d ans le monde du travail (en alternance, à travers des stages ou des cours professionnalisants) dès la sortie du lycée.

 

Elise Casado