Jean Moreau – Co-fondateur & CEO de Phenix

 Jean Moreau – Co-fondateur & CEO de Phenix

Nous avons rencontré Jean Moreau, entrepreneur, co-fondateur et CEO de Phénix, une start-up à impact luttant contre le gaspillage alimentaire. Après ses années d’étude à l’ESSEC, Jean nous raconte son passage à SciencePo puis à la banque d’affaire Merril Lynch pour enfin co-fonder et diriger Phénix. Un parcours très inspirant !

Bonjour M. Moreau, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ainsi que votre parcours ?

Je suis le co-fondateur de Phenix, une start-up à impact qui lutte contre le gaspillage alimentaire depuis 2014, créée avec mon associé Baptiste Corval. Pour ma part j’ai un parcours relativement classique :

Terminale S, 2 ans de prépa à Toulouse puis arrivée à l’ESSEC en 2003 (!). J’ai beaucoup aimé ces années à plein d’égards mais j’avais le sentiment de ne pas avoir l’âme d’un businessman pur et dur, je ne voulais pas me diriger vers une carrière exclusivement marchande. Je suis donc allé ajouter une coloration “intérêt général” à mon profil, via un passage par Sciences-Po en Affaires Publiques. A l’issue de ces (longues…) études, j’ai néanmoins démarré ma carrière banque d’affaires, chez Merrill Lynch, au sein de la division Fusions – Acquisitions, où j’ai passé les 5 premières années de ma vie professionnelle.

Comme je le raconte souvent, c’étaient de belles années, exigeantes mais formatrices, dans un univers feutré et prestigieux.

Mais à l’âge de 30 ans, pris entre une crise de la quarantaine anticipée et une crise d’adolescence à retardement, j’ai réalisé que mes journées manquaient de sens et d’impact, et j’ai voulu contribuer à une cause plus noble, à faire de la planète un endroit plus fréquentable. Je poursuivais donc l’envie de faire du business autrement, et l’entrepreneuriat social, le “social business” comme disent les anglo-saxons, est assez vite apparu dans mon champ de vision comme une bonne synthèse de mon parcours et de mes aspirations. Après avoir creusé plusieurs pistes, celle menant à la lutte contre le gaspillage alimentaire nous a rapidement semblé assez complète, en répondant à un triple enjeu : écologique mais aussi social, et économique. Il y avait également un bon terrain de jeu, avec énormément de choses à faire dans ce secteur. Aujourd’hui le marché se structure, mais à l’époque il s’agissait d’un champ en friche.

Quels projets aviez-vous pour continuer vos études à Sciences Po ?

En école de commerce j’avais des cours qui manquaient parfois un peu de densité et de profondeur intellectuelle, et de manière générale j’avais du mal à me projeter dans une carrière 100% privée au service de grands groupes.

A l’époque où j’ai pris la décision de passer les concours d’admission parallèle pour Sciences-Po, j’avais en tête de travailler dans les grandes institutions économiques et financières européennes ou mondiales, type FMI, OCDE, ONU, BCE, …

Mais plus j’allais dans la fin de ma scolarité rue Saint-Guillaume, plus je me rendais compte que je n’étais pas prêt pour ça : la France est déjà surreprésentée dans ces structures, les places y sont chères, et j’avais peur – à tort ou à raison – d’y trouver un niveau de bureaucratie élevé.

J’ai donc finalement atterri en finance d’entreprise. Pour autant mes 2 années à l’IEP n’ont pas été vaines, et je n’ai aucun regret, bien au contraire. J’y ai rencontré des gens très smart, venant et se dirigeant vers des horizons différents, ce qui me donne aujourd’hui accès à un réseau de décideurs dans des sphères politiques, publiques ou para-publiques qui est loin d’être inutile. Accessoirement ces 24 mois se sont avérés très complémentaires de mon passage à Cergy-Pontoise, et je pense que Phenix est une belle illustration de cette capacité à concilier efficacité économique, entrepreneuriat et utilité publique.

Que vous a appris votre passage chez Merrill Lynch et pourquoi avez-vous arrêté ?

La banque d’affaires reste une excellente formation : forte sélection à l’entrée niveau, niveau d’exigence maximale au quotidien, polyvalence, monde réel car il y a des transactions stratégiques à mener à bien, bon accompagnement par les seniors, du temps et des moyens mis sur la formation des jeunes. Bref, cela constitue un très bon premier pas dans la vie professionnelle, une sorte de “prépa des métiers”, un puissant label pour être pris au sérieux par la suite. Et ça apprend à gérer le stress, l’urgence, la pression.

J’y ai appris à faire des Business Plan et projections financières cohérentes, à rendre des documents propres en temps et en heure, à comprendre rapidement un secteur, une industrie et les forces en présence, à être crédible vis-à-vis de mes interlocuteurs. Et – disons-le aussi – on y est bien rémunéré, avec la possibilité de rebondir derrière sur une pluralité de métiers, ce genre de profils étant généralement attractifs et appréciés.

Cependant, au bout de quelques années – je n’ai pas eu de déclic du jour au lendemain – j’ai eu progressivement envie d’autre chose.

Inconsciemment d’abord, j’ai eu envie d’aligner mon quotidien professionnel avec mes aspirations personnelles. Et progressivement le projet est devenu plus clair et tourner la page de l’univers de la banque m’a semblé naturel.

En quoi consiste votre métier aujourd’hui et comment le définiriez-vous ?

Mon rôle de CEO recouvre 4 blocs :

  1. Arbitrer / Décider, en s’assurant d’avoir le bon niveau d’information en amont,
  2. Recruter / Bien s’entourer, en faisant en sorte d’avoir les bonnes personnes à la bonne place en fonction de la phase dans laquelle se trouve l’entreprise, selon un triptyque Start-Build-Run
  3. Diriger / Donner la vision et embarquer cette équipe, en faisant notamment attention à préserver la culture d’entreprise et “l’esprit Phenix” malgré l’hyper-croissance,
  4. Gérer les différentes parties prenantes : salariés, associés, fonds d’investissement, gros clients, …

Au-delà de ce job de Direction Générale, j’ai également de plus en plus un rôle d’ambassadeur de la marque (figure de proue dans les médias), du mouvement et de la cause en général. Il s’agit de faire prendre conscience de l’ampleur du gaspillage alimentaire dans le débat public, et d’imposer Phenix comme un acteur de premier plan pour traiter cette problématique majeure.

Par ailleurs, je porte le message de la Tech for good, un autre modèle d’entreprise qui fait exister l’ESS au sein de l’écosystème start-up. Je tente de montrer qu’il y a d’autres voies possibles, et qu’elles vont dans le sens de l’histoire, et dans la direction des attentes des jeunes générations et des consommateurs.

Y’aurait-il une journée-type dans votre métier ? Si oui laquelle ?

Première confession : je ne suis pas le genre d’entrepreneurs qui suit une « morning routine », et qui se lève à 5h du matin pour faire une séance de méditation, 1h de yoga, avaler un verre de lait d’amande et un thé vert détox au gingembre. Mais qui sait, peut-être que la période actuelle et ses couvre-feu et confinement à répétition, va m’y convertir…

Je suis plutôt team réveil en douceur donc. Puis je commence par déposer mes deux jeunes enfants à l’école. Petit tour de veille sur l’actualité ensuite, et coup d’oeil à mes tableaux d’indicateurs clés pour Phenix.

Dans ce contexte difficile, la pandémie amène avec elle une crise économique qui conduit inévitablement à plus de pauvreté. C’est dans ces moments que la mission sociale de Phenix prend tout son sens et mon rôle en tant que CEO également, il faut redoubler d’attention pour rectifier le tir, rester innovant et chercher des partenaires et des opportunités afin que nous puissions jouer notre rôle au mieux.

J’attache également une importance cruciale à la culture d’entreprise et le Covid rend la situation plus compliquée de ce point de vue-là. Onboarding des nouveaux à distance, tout le monde en télétravail, … J’ai donc instauré la possibilité de prendre des “e-cafés” depuis le premier confinement, ce qui me permet de garder de la proximité avec nos équipes en région (car Phenix a la particularité d’être disséminé sur une vingtaine d’antennes en France). En ce moment on est aussi très focus sur le développement à l’international, j’échange donc beaucoup avec les équipes dédiées à cela pour gérer au mieux le développement.

Mais de manière générale, mes journées se ressemblent peu, et c’est précisément ce qui fait la magie de ce poste et qui permet de tenir en maintenant le bon niveau d’énergie dans la durée.

Quelles sont les difficultés de votre poste ?

J’en vois quatre principales.

Le principal défi c’est que le poste change avec la croissance, et qu’il faut savoir évoluer au même rythme que la boîte. Pour prendre une métaphore footballistique qui parlera à certains d’entre vous, l’entrepreneuriat c’est un peu comme si on démarrait l’aventure en 1 contre 1. Puis on passe en 2 contre 2 et vous êtes “goal volant”. Ensuite progressivement on bascule en foot à 5, où les postes se précisent mais en restant globalement généraliste et interchangeable, puis on passe sur un terrain à 11, avec chacun son poste précis et le brassard de capitaine pour le CEO, qui devient ensuite entraîneur-joueur, puis entraîneur à temps plein, puis Directeur Sportif, et enfin Président.

L’autre difficulté que je rencontre c’est celle de l’optimisation de l’allocation de mon temps : apprendre à dire non, déléguer, “and focus on what matters”. Il n’y a pas de journée type donc c’est à nous de créer un agenda optimisé.

Une autre difficulté consiste à trouver le bon équilibre entre gestion et prise de risque, optimiser nos moyens pour croître et accepter de déséquilibrer temporairement la structure sans pour autant la mettre en danger. On touche là à l’essence du métier d’entrepreneur ! Sur notre thématique on sait que le besoin pour nos solutions est immense, que le modèle est efficace et éprouvé ; maintenant il faut utiliser au mieux nos moyens financiers et humains pour croître à la bonne cadence, et ce sont des arbitrages permanents !

Enfin c’est garder l’efficacité de la startup quand on passe d’une petite boîte de l’ESS à une entreprise TechforGood en forte croissance qui se structure et qui grossit rapidement, notamment avec le recrutement de nouveaux talents et l’internationalisation liée aux récentes levées de fonds… C’est valable avec les équipes : trouver le bon équilibre entre proximité et distance, professionnalisme. Il faut réussir à faire cela sans perdre notre esprit du début, à la fois en termes de process, d’agilité et de valeurs !

Que trouvez-vous le plus gratifiant dans votre métier ?

C’est déjà très gratifiant en soi de bâtir une entreprise de zéro, de créer 200 emplois et de réunir autour de soi et d’une marque forte une super équipe pleine de valeurs qui vous correspondent.

C’est déjà très gratifiant de voir des partenaires associatifs, des consommateurs et des clients heureux, et des collaborateurs qui grandissent en restant hyper motivés.

C’est déjà très gratifiant de vivre plusieurs cycles d’amorçage, décollage, et changement d’échelle, qui viennent chacun avec leurs spécificités.

Mais c’est ENCORE plus gratifiant quand en plus l’impact de tout cela est positif, quand vous avez la fierté en équipe de sauver des millions de repas chaque mois… Ça rajoute un supplément d’âme qui fait une grosse différence et qui permet d’attirer et de retenir les meilleurs talents.

Pensez-vous à diversifier l’activité de Phenix ou avez-vous d’autres projets en tête ?

Nous avons déjà entamé une belle phase de diversification ces derniers trimestres, avec la sortie de notre appli mobile grand public, permettant à chacun de racheter des invendus à prix mini.

Puis avec notre réseau de magasins les épiceries NOUS antigaspi, né en “intrapreneuriat” chez nous.
Et nous comptons poursuivre cette dynamique : le gaspillage est tellement partout que ce ne sont pas les opportunités de développement qui manquent ! Internationalisation, non alimentaire… le champ est si vaste. L’essentiel c’est de bien choisir les segments où nous pouvons maximiser notre impact.

Des conseils pour des étudiants intéressés par la banque d’affaire ? Et par l’entrepreneuriat ?

Pour la banque d’affaires, le premier des conseils, c’est “faites des stages !” La banque d’affaires c’est excitant et assez complet, mais c’est aussi très spécial et c’est dur. Y faire carrière demande énormément de travail et beaucoup de sacrifices. On ne devient pas banquier star par hasard. Même chose pour le conseil en stratégie ou l’audit. Le meilleur moyen de savoir si on est fait pour ces métiers, c’est de s’y frotter pendant quelques mois, vous aurez vite le verdict et les stages sont faits pour ça, donc multipliez les expériences, mêmes courtes (cf. les “Summer internships”).

Dans ce domaine je conseillerai de s’intéresser à la finance durable, à l’ISR, à l’impact investing. Le monde a besoin de banquiers qui s’engagent ! Les investisseurs y sont de plus en plus attentifs et ça donne plus de sens à un métier qui reste historiquement très orienté vers le profit.

Pour ce qui est de l’entrepreneuriat, il faut d’abord en avoir envie. C’est évidemment beaucoup de joies mais c’est chaque jour un paquet de soucis et d’angoisses. Tout le monde n’est pas équipé pour ça, et il est parfois plus confortable de rejoindre des aventures parmi les premiers employés, avec une fiche de poste hyper large et plein de choses à construire, mais moins de pression et de charge mentale.

Aussi, mon conseil serait de ne pas se lancer dans l’entrepreneuriat tout de suite après ses études. Je conseillerais de travailler pendant au moins 2 ou 3 ans dans une entreprise pour apprendre : apprendre à travailler, se former, et aussi découvrir ses faiblesses, ses forces, mieux se connaître, comprendre les secteurs qui l’intéressent. Cette expérience aide aussi à appréhender le travail en équipe, et à trouver un associé pour pouvoir partager avec lui les bonnes nouvelles, comme les mauvaises. Il faut un peu démystifier l’entrepreneuriat : c’est un ascenseur émotionnel permanent qui demande énormément d’énergie et de sacrifices. Aucun succès n’est linéaire. Une bonne nouvelle en cache souvent trois mauvaises et il faut avoir le cœur bien accroché. Je ne pense pas que j’aurais monté PHENIX tout seul !

Pour finir, si je devais vous donner 3 conseils pour réussir dans l’entrepreneuriat à impact, les voici :

1 – Trouver le juste dosage entre la persévérance et l’entêtement. Donc savoir pivoter au bon moment, mais aussi savoir arrêter quand il le faut (un projet, un lancement de produit, un process de recrutement, une expérience d’internationalisation…), ce qui n’est pas toujours simple quand on fonce tête baissée, avec une forme d’aveuglement de l’entrepreneur, pouvant parfois tendre au déni de réalité.

2 – Ce qui fait le succès ou non d’une entreprise c’est la rencontre entre une équipe et un marché. De là découlent deux conseils : assurez-vous de l’existence d’un vrai marché, avec une réelle profondeur (attention aux mirages !), et soyez attentifs à la constitution de l’équipe, en particulier les 1ers recrutements, qui sont clés. Et pas de dilapidation trop rapide du capital, c’est le cœur de réacteur de votre boîte !

3 – Stay focused, et soyez vigilants à l’utilisation de votre temps, qui est votre ressource clé. Apprenez, au moins en amorçage, à résister aux sirènes des salons, concours, forums, conférences, et autres parasitage et vampirisation de votre précieux temps d’entrepreneur, qui doit être dédiée à une exécution propre.

Un grand merci à Jean pour nous avoir accordés cette interview très inspirante et à sa co-rédactrice Emma Lombardini !  

Julien Bourbé