Timothée Parrique : l’économiste qui a ouvert le séminaire de rentrée d’HEC

Timothée Parrique : l’économiste qui a ouvert le séminaire de rentrée d’HEC

Timothée Parrique est sans doute l’un des économistes qui a connu la plus grande ascension depuis la parution de sa thèse (The political economy of degrowth,) en 2019. Déjà, à l’époque, il explorait l’intimité cachée entre croissance économique et soutenabilité sociale et écologique. Ces trois thèmes, autrefois séparés, trouvent avec lui un lien étroit. En effet au travers de la décroissance, il nous invite à cesser de séparer écologie et politique, croissance économique et enjeux écologiques.

Aujourd’hui chercheur en économie écologique à l’université de Lund, en Suède, il vient de publier un livre Ralentir ou Périr. L’économie de la décroissance. Entretien avec cet économiste qui dessine le monde de demain.

 

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Comment définir simplement l’économie de la décroissance ?

Une économie « en croissance » est une économie où le PIB augmente, et une économie « de croissance » est une économie qui est organisée pour maximiser cette augmentation du PIB.

A l’inverse, une économie « en décroissance » ferait l’expérience d’une réduction de la production et de la consommation pour alléger l’empreinte écologique planifiée démocratiquement dans un esprit de justice sociale et dans le souci du bien-être. Ces thèmes de la soutenabilité, de la planification démocratique, de la justice sociale, et du bien-être sont les composantes essentielles de ce qu’on appelle l’économie de la décroissance.

Une économie « de décroissance » (ou pourrait aussi dire de post-croissance) serait une économie organisée, non plus autour de l’enrichissement monétaire, mais de la satisfaction des besoins et de la poursuite du bien-être. Ce serait une économie dont le maître mot serait la suffisance : juste assez pour pouvoir vivre bien – ni plus, ni moins.

Il faut cependant poser un principe : l’exigence de transition vers la décroissance ne doit pas être la même entre tous les pays. Naturellement, les pays les plus pauvres vont devoir avoir accès à davantage de ressources et produire des infrastructures. L’impératif de la décroissance concerne les économies dîtes « développées », c’est-à-dire les pays à hauts revenus qui aujourd’hui connaissent tous des situations de dépassement écologique. Les deux défis sont liés : la décroissance des pays déjà-riches permettrait de libérer des ressources naturelles, à commencer par du budget carbone, pour les pays du Sud.  

 

Pourquoi avez-vous commencé à vous intéresser à la décroissance ?

Je me suis intéressé à la décroissance car je n’avais pas le choix : sur un bateau qui coule, il faut d’abord tout faire pour éviter le désastre avant de s’occuper de l’organisation du restaurant et du spa. Les discussions sur le chômage et l’inflation paraissent aujourd’hui secondaires dans un monde où nous risquons de perdre l’habitabilité même de la planète.

La prospérité de l’économie est intrinsèquement liée à celle de l’écologie. De la même manière qu’un organe sain ne survit pas longtemps dans un corps mourant, il ne peut exister d’économie prospère dans un désert écologique – une économie ne peut se maintenir dans une biosphère qui s’effondre (ou du moins pas longtemps).


 

Mais alors concrètement, comment l’économie doit se transformer ?

Il faut se débarrasser d’un certain état d’esprit et mettre en place des alternatives.
L’état d’esprit d’abord. Commençons par se débarrasser des impératifs de la croissance : la publicité et l’obsolescence programmée qui incitent à la consommation, la marchandisation des biens et services essentiels qui génère une dépendance au pouvoir d’achat ; l’objectif de lucrativité et la gouvernance actionnariale des entreprises qui les poussent à toujours vendre plus, et l’obsession des gouvernements pour le PIB qui motive des « politiques de croissance ».

Les alternatives ensuite. Généralisons la logique de l’économie sociale et solidaires : les coopératives à lucrativité limitée et le non-lucratif, le salaire maximum, la garantie de l’emploi, les monnaies locales, les réseaux de réciprocités, la gouvernance multi-parties prenantes, etc… Et allons plus loin en développant la low-tech, les communs, l’artisanat, et en investissant massivement dans les services publics, des formes d’organisations économiques pauvres en lucrativité financière mais riches en gains de convivialité et de soutenabilité.

 

D’un point de vue individuel, comment faire évoluer nos comportements ? Que répondre aux apôtres de la croissance verte ?

Plus n’est pas forcément mieux. Voilà la leçon que nous devrions tirer de plusieurs décennies de croissance économique.
Au fil que les points de PIB s’amassent (de plus en plus difficilement, d’ailleurs), les écosystèmes se dégradent et les sociétés s’épuisent. Peut-on verdir la croissance ? Un peu, mais pas totalement.

Le découplage entre PIB et impacts écologiques que l’on observe aujourd’hui dans les économies les plus soi-disant « vertes »  est loin d’être suffisant pour faire face à l’urgence climatique, et la situation est similaire pour les autres crises environnementales. Qualifier notre croissance de « verte » revient à étirer le mot au-delà de toute signification utile. Une économie véritablement verte devrait prendre en compte toutes les intéractions complexes qu’elle entretient avec les écosystèmes, et pas seulement le carbone. Et même pour ce dernier, décarboniser ne suffit pas. Il faut réduire les émissions de gaz à effet de serre au-dessous d’un certain niveau avant une certaine date.

Toutes les études disponibles suggèrent que ces seuils ne pourront être atteints si les niveaux de production continuent sans cesse d’augmenter. Du point de vue de l’économie écologique, l’idée d’une croissance sans fin est tout simplement absurde.

 

Vous êtes aujourd’hui chercheur en Suède, est-ce que les recherches sont plus avancées là bas ?

Oui, ces dernières années, l’Université de Lund a recruté une douzaine de chercheurs travaillant de manière interdisciplinaire sur la décroissance et la post-croissance. Même chose à Leeds, Vienne, et Barcelone. En France, les universités sont en retard et il n’existe pas encore de laboratoire qui travaille activement sur le sujet. Certains détracteurs accusent souvent la décroissance d’être anti-innovation. C’est paradoxal. La décroissance est l’une des stratégies les plus innovantes de résolution des crises écologiques.

 

Ainsi, il apparait qu’aujourd’hui certains chercheurs et professeurs comprennent la nécessité de s’intéresser à la décroissance pour penser l’économie de demain. L’invitation de Timothée Parrique au séminaire de rentrée d’HEC en est l’illustration. Avant d’apprendre à oser, comme le dit l’adage de l’école, il convient de s’intéresser aux conditions de l’environnement dans lequel il faudra innover.

 

Etudiant à Neoma BS sur le campus de Reims- Membre du BNEM- Rédacteur PGE et Mister Prépa