Rencontre avec Islam Financial Auditor (Deloitte)

Nous remarquons facilement à quel point l’audit est un secteur prisé des étudiants des Grandes Ecoles. Véritable vocation pour étudiants scrupuleux ou, plus raisonnablement, passage nécessaire pour les cabinets de Conseil en Stratégie et hauts postes en Corporate Finance ? Islam, auditeur financier chez Deloitte et étudiant à Grenoble Ecole de Management nous en dit plus sur sa vie de stagiaire au sein du prestigieux cabinet Deloitte.

 

Présente toi en quelques mots 

Je m’appelle Islam SOYLEMEZ, j’ai obtenu un bac STMG et j’ai poursuivi par une licence en économie-gestion. J’ai ensuite intégré Grenoble Ecole de Management. J’ai commencé par faire un semestre en tronc commun et ai enchaîné avec un deuxième semestre en tant que Consultant Junior chez Linksium (Étude de marché & analyse des coûts, élaboration d’un business model, benchmarking des concurrents de Winapps, structuration de l’entreprise à 3 ans…). Suite à cela j’ai pris une année de césure avec un stage chez Deloitte en tant que Financial Auditor. 

 

Comment as-tu trouvé ton stage ?

J’ai trouvé mon stage grâce aux forums, au cours desquels les entreprises viennent à la rencontre des étudiants des Grandes Ecoles. Pour l’anecdote, mes échanges avec Deloitte sur ce forum ont été les moins intenses. J’avais vraiment l’impression de ne pas leur avoir plu au cours de nos premières discussions, à GEM. J‘avais échangé 30 à 45 minutes avec les autres cabinets, alors que pour Deloitte ça a été très rapide, une dizaine de minutes tout au plus et des questions très ciblées : tu recherches quoi ? De quand à quand ? Etc. Finalement, Deloitte a été la seule entreprise à m’avoir rappelé ! Comme quoi il ne faut jamais se fier à ses impressions post-entretien ou post-oral de manière générale…

 

Un stage en Audit Financier, ça consiste en quoi exactement ?

Concrètement, je suis stagiaire longue durée, considéré comme un assistant à part entière. J’ai donc les mêmes missions que mes collègues qui ne sont pas en stage, les mêmes responsabilités, ce qui est très professionnalisant. De manière générale dans ce genre de cabinets il n’y a pas de distinction stagiaire/non stagiaire, on est certes payé un peu moins mais la nature des missions ne change pas, et c’est avant tout ce qu’on vient rechercher dans un stage au final ! 

L’audit financier, c’est la certification des comptes d’une entreprise. À partir d’un certain chiffre d’affaires réalisé, une entreprise se doit de faire certifier ses comptes. C’est une de nos missions. On va revenir chaque année intervenir dans ces entreprises pour planifier nos interventions. C’est une approche plutôt générale au départ. Ensuite nous procédons à un contrôle interne : nous venons analyser comment fonctionnent concrètement les entreprises, comment se déroulent les différents process, qui fait quoi … Le but : éliminer au maximum les risques ! L’audit doit valider certaines assertions. Exemple : le Cut-off est la séparation de l’exercice comptable (bien venir affecter des charges de l’exercice comptable de 2019 sur l’année 2019). D’autres exemples d’assertions : l’exhaustivité, la réalité…

L’idée du contrôle interne est vraiment d’identifier tous ces risques, de les classifier et essayer de les limiter au maximum. 

La dernière étape s’appelle la clôture des comptes. On vient demander un certain nombre de documents (les états financiers, journaux, APG : Allocations en Pertes de Gain…). Le but ici est de faire des analyses, des tests de détail et aller en profondeur dans les chiffres pour les valider un à un.  On vérifie que la comptabilité cadre bien avec leur logiciel comptable et que le tout est bien retranscrit dans le rapport de commissaire aux comptes (RCCA). Il va y avoir 2 annexes : le compte de résultat et le bilan, et on vérifie que chacun des résultats inscrits sur le RCAA sont corrects et justes.

On sépare ensuite le compte de résultat et le bilan en plein de cycles différents (cycle trésorerie, cycle client, cycle fournisseurs, cycle immobilisations…)  . Ces cycles là seront décidés en fonction des risques. Par exemple une entreprise qui fait de l’achat et de la revente sur Internet n’aura pas le même risque sur son chiffre d’affaires qu’une entreprise qui va faire de l’achat et de la revente en réel ! Sur Internet les écritures sont informatisées donc automatiques, ce n’est pas le cas dans le réel. Donc forcément les risques et les approches sont différentes et doivent être adaptées en fonction. De cela vont varier la nature des tests.

 

Quels exemples de risques es-tu amené à vérifier ?

Il y en a plusieurs ! Les risques de fraude par exemple ! On peut venir vérifier que les écritures manuelles saisies par la comptabilité sont bien vérifiées derrière, qu’il y a bien une personne habilitée à provisionner les litiges, toujours avoir une validation de quelqu’un.

 

Qu’est-ce qui te plaît le plus dans ce processus d’audit ?

L’échange avec le client, c’est vraiment sympa ! Petite anecdote : lors de ma première mission j’ai été parti voir le directeur financier d’Ineo (partie gestion d’Engie). Je devais lui poser des questions sur la partie contrôle interne. Directement il m’a mis à l’aise, il a senti que je débutais et il m’a vraiment inspiré confiance. C’est dans ce genre d’échanges qu’on apprend vraiment de collaborateurs qui ont une énorme expérience ! Il avait un vocabulaire différent du mien, avec des termes inconnus. Puis, au fur et à mesure des échanges, on devient de plus en plus à l’aide. Il faut être clair dans sa manière de s’exprimer et être ouverts aux clients. En soi cela n’a rien d’évident : questionner un client sur ses manières de faire peut lui sembler un peu lourd voire présomptueux parfois, donc tout est dans la manière de faire et de communiquer ! Le but pendant ces échanges est de poser les bonnes questions, être direct et récupérer un maximum d’informations utiles pour l’audit à effectuer. C’est vraiment une étape importante qui me plaît beaucoup ! 

 

Quels sont selon toi les qualités et les skills indispensables à avoir pour faire ce genre de missions ?

Pour faire de l’audit, il faut juste avoir l’envie d’apprendre. Il y a 2 types de personnes : la personne qui veut faire de l’audit pour rester dans ce domaine (audit ou expertise comptable). Pour ce premier type de personnes il faut foncer, une grande partie des compétences s’apprendra sur le terrain. En termes de skills on parle de rigueur, d’organisation, de capacité à analyser et à formaliser un ensemble d’éléments.  Après avoir fait de l’audit, on ne voit plus les choses de la même manière, on devient très structuré dans sa pensée, commencer par le plus gros et affiner toujours au fur et à mesure dans ce qu’on fait… 

Mais l’audit n’est pas forcément fait pour tout le monde ! On peut détester ça ! Quelqu’un de pas ou peu organisé peut vite passer de sales moments et devra se mettre au niveau. En arrivant j’avais environ 10 défauts que je commence à effacer mois après mois (exemples : manque d’organisation, manque de rigueur).  

Un deuxième type de personnes : ceux qui voient l’audit comme un tremplin. L’audit est un tremplin très intéressant – notamment pour les profils ingénieurs qui souhaitent s’orienter vers les métiers corporate. L’audit apporte la capacité à se projeter dans un business et à élaborer de vraies stratégies en termes d’états financiers d’une entreprise. C’est non négligeable et cela peut représenter une porte d’entrée très crédible pour les métiers de la finance et du conseil de par la rigueur que ce domaine exige de la part de ses collaborateurs. Certaines personnes arrivent en audit sans ne rien connaître de la comptabilité, ils vont apprendre sur le terrain et vont créer une synergie entre leur approche scientifique et les connaissances plus business et comptables du métier, l’audit permet ce genre de montée en compétences.

 

Les horaires en audit, ça ressemble à quoi ?

Par rapport aux horaires de travail, il faut en parler. Pour la plupart des personnes, on est étudiant et on a jamais vécu un rythme comme celui-ci. Les semaines sont de minimum 40h, et peuvent monter jusqu’à 60h/semaine. Donc vous passez d’une période étudiante où vous avez du temps pour étudier et avoir des activités extra-scolaires à une vie où vous rentrez chez vous à 21h/22h avec des soirées qui se résument donc à un repas et à du repos avant d’aller se coucher. Donc ça change ! Il faut être prêt à ce sacrifice, prendre cet élément en compte. 

 

Un mot pour toutes celles et ceux intéressés par l’audit ?

L’audit, que l’on ait les connaissances en comptabilité et en finance ou non, est une formation très enrichissante. Vous apprendrez à construire des bilans, des comptes de résultat… Vous connaitrez un peu plus en profondeur l’ensemble des éléments inhérents à la santé économique d’une entreprise. Donc pour toutes les personnes désireuses de s’orienter vers les métiers de la finance, c’est un passage très intéressant et formateur !

Pour ceux que les métiers de la finance n’intéressent pas forcément également puisque vous apprendrez à être rigoureux, à développer un très bon relationnel avec beaucoup de gens ! 

Nuance toutefois : en école de commerce l’audit, comme le M&A par exemple, est vraiment surcôté. Beaucoup de gens veulent en faire, c’est plutôt la voie royale pour faire carrière en finance. Mais l’audit ne convient pas à tout le monde, il faut vraiment se poser la question de si on peut s’y sentir bien ou non, beaucoup de mes amis sont partis là-dedans pour finir en financer et ont en fait détesté leur expérience en audit ! 

 

Justement, pour finir… Quels points négatifs à l’audit ?

L’audit, c’est un métier particulier.. On peut parfois avoir l’impression que c’est inutile, à valider des choses qui ont été faites et refaites… L’impression parfois de tourner en rond. On a des gros pavés avec des mots très techniques, c’est très spécifique ! Les travaux sont souvent répétitifs, fatigants. et parfois peu intéressants (ex : récupérer des factures, vérifier les dates, vérifier que les paiements ont bien été effectués…). Ce genre de validations là, pour le coup, ne vous apporteront pas grand chose dans le monde professionnel.. En tant que Junior, vous auditerez souvent pendant les périodes où les risques sont les plus faibles, donc vous avez peu de valeur ajoutée, ce qui peut être très frustrant. Vous n’êtes que là pour cocher des cases, valider des éléments qui en soi sont quasiment sûrs d’être validés d’office, vous avez juste le rôle de le faire officiellement, bien plus que de faire un réel travail de recherche approfondi sur les risques que cela peut comporter ou non. 

Par rapport à la relation clientèle, parfois on se sent un peu comme la police. Des clients ont déjà refusé de me donner des estimations budgétaires pour un trimestre, donc cela entraîne relance sur relance, puis transmission du dossier au manager etc. Un peu l’impression de passer pour quelqu’un qui « flique » tout le temps, pas très agréable. Beaucoup d’administratif aussi.

Un grand merci à Islam pour son témoignage !