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Rencontre avec Alexandre BUI-HAI, ingénieur expert dans l’énergie

 Rencontre avec Alexandre BUI-HAI, ingénieur expert dans l’énergie

Nous avons rencontré Alexandre BUI-HAI, anciennement diplômé des Arts et Métiers et de Supélec, aujourd’hui manager sur les chantiers d’une des plus grandes entreprises pétrochimiques du monde.

 

Bonjour Monsieur Bui-Hai, je vous laisse vous présenter en quelques mots ainsi que votre parcours 

Je m’appelle Alexandre Bui-Hai, j’avais fait une prépa ingénieur au lycée Raspail (Paris), puis j’ai intégré l’École Nationale Supérieure des Arts et Métiers (ENSAM, 1982-85) et j’ai fait un double diplôme avec Supélec (1986-87). Entre les deux j’avais fait un service militaire. 

J’ai eu ma première expérience professionnelle en tant que technico-commercial chez Schlumberger (entreprise de service et équipements pétroliers). Mais je me suis senti inadapté pour ce métier car il était selon moi trop porté sur l’apparence. 

J’ai donc pris une nouvelle direction en me portant sur les chantiers à l’international. A 30 ans, je suis parti pour la Guyane française où j’étais le « Site manager » (directeur du chantier) de la construction de la base de lancement Ariane 5. Je suis resté 15 ans chez Alstom et je travaille aujourd’hui dans une grande entreprise française de pétrole. 

 

Les fusées Ariane sont connues de quasiment tout le monde. Qu’avez-vous fait par rapport à ces fusées ?

J’ai d’abord fait la construction de la base d’Ariane 5. Un an après la fin du chantier, Alstom (qui avait un contrat d’assistance aux opérations) m’a rappelé pour cette fois lancer les fusées elles-mêmes. J’ai donc participé à lancer deux fusées Ariane 4 et une Ariane 5. 

Comme dans les films, j’étais dans la salle d’opération où l’on voit les fusées au sol avant son décollage. 

 

En quoi consiste votre métier et comment le définiriez-vous ? 

Je suis construction manager pour les méga projets (> 5 Millions d’heures) et site manager pour les plus petits, c’est-à-dire que je m’occupe de la construction entière d’une usine pétrochimique, de la qualité du résultat et de son bon fonctionnement. 

Pour expliquer mon métier je donnerais une analogie : imaginons une boite de Lego. On connaît les pièces qu’il nous faut pour tout monter et on a le rendu final sur l’image de la boite. Mon rôle est de monter toutes les pièces pour que ça marche. En revanche je n’ai pas le manuel de montage pour m’aider et je n’ai pas non plus toutes les pièces en même temps. C’est pour ça qu’une équipe de beaucoup personnes avec moi est nécessaire (jusqu’à 12 000 travailleurs). 

Nos clients sont les raffineurs pétroliers mondiaux que l’on connaît. Ils viennent nous voir et demandent à ce que l’on construise des infrastructures à l’étranger qui traitent le pétrole et le gaz. Je travaille donc essentiellement à l’étranger où je vis en camp.

 

Quelles sont vos conditions de travail sur ces camps ?

Honnêtement la vie sur ces camps est très difficile et on fait face à des conditions de travail extrêmes : officiellement on travaille 60h/semaine, 6j/7, avec une rotation de 3 mois de travail pour 2 semaines de repos et des températures jusqu’à 70° au soleil, surtout dans les pays arides (Qatar, Émirats…). Un chantier peut s’étendre de 1 an à 5 ans. 

 

La vie sur les camps a l’air particulièrement difficile. Pouvez-vous plus nous en parler ?

Pour le côté officiel, on vit dans des camps avec des milliers de travailleurs (certains camps vont jusqu’à 70 000 personnes). Ils sont composés essentiellement d’hommes, d’une dizaine de nationalités différentes en moyenne, sans aucun alcool ni divertissement pendant la durée du camp. La diversité de nationalités mène régulièrement à des accrochages car les travailleurs peuvent être politiquement très éloignés par exemple l’Inde-Pakistan. 

Pour le côté officieux, certains pays sont connus pour leur niveau de corruption administrative. De plus, des gangs locaux et des syndicats exercent une forte pression sur les travailleurs et sur nous. On doit faire particulièrement attention quand on punit ou réprimande un travailleur. Un collègue avait plusieurs fois réprimandé un travailleur pour des pauses trop longues et s’était fait casser les genoux quelques jours plus tard par son gang.

 

Quelles sont les difficultés de votre poste ? 

La difficulté majeure de mon poste est le commandementLes grandes écoles de commerce ou d’ingénieur apprennent le management mais pas le commandement. On manage ses propres collaborateurs mais on commande des ouvriers. 

Sur les chantiers à l’étranger, il y a un rapport de force entre les ouvriers et les donneurs d’ordre. Il faut surtout savoir instaurer du respect et en générer. Si on perd la face, les ouvriers ne nous respectent plus, n’appliquent plus nos consignes et le chantier dérive. 

Pour instaurer du respect, il y a plusieurs moyens : par exemple : l’attitude (body language), l’âge (certaines nationalités ne respectent que les cheveux blancs), la compétence, et plein de recettes comme quand un ouvrier vient me parler, il faut l’écouter et il ne doit jamais repartir avec une question mais toujours une réponse. 

 

Pourquoi avoir choisi ce domaine/ secteur d’activité ?

J’ai choisi le domaine du chantier international car je me considère comme un aventurier, et on ne peut pas aller contre sa nature. Je l’ai découvert en opposition à mon premier métier, celui de technico-commercial. En plus, le pétrole est particulièrement attrayant pour les investisseurs étrangers qui sont prêts à dépenser des sommes astronomiques (chantiers allant de quelques millions à 20 milliards de dollars) donc il y a une bonne rémunération à la clef. 

 

Donc vous êtes souvent amené à travailler à l’étranger ?

Oui systématiquement. J’adore voyager, cela correspond à mon côté nomade. 

Avec mon métier j’ai énormément voyagé (Irak, Inde, Vietnam, Chine, Indonésie…) et je continue encore, par exemple sur les 15 dernières années j’ai eu des chantiers au Qatar, aux Émirats et en Malaisie. Toutefois le pétrole ne se trouve pas dans les grandes villes donc nos chantiers se retrouvent dans des endroits totalement perdus, principalement dans les déserts, la jungle, les marais. 

 

Le domaine pétrolier est souvent controversé car il est un des secteurs les plus polluants, quels engagements responsables prenez-vous ? 

Nous développons actuellement le concept de « carbon capture » : récupération du carbone dans l’atmosphère pour le réutiliser ou le revendre. 

Un autre projet actuel est un centre d’enfouissement des déchets nucléaires et ce sur une durée actuelle de 100 ans. On creuse des puits, on enfouit des déchets nucléaires puis on bouche et on les scelle à vie. Cela permet d’éviter la radioactivité qui aurait été en surface. 

 

Développez-vous actuellement de nouvelles avancées ?

Oui tout à fait. En ce moment on développe ce qu’on appelle des « Gravity Base Structure » : une structure creuse en béton de la taille de deux terrains de football, qu’on fait flotter sur l’eau, qui se remplit ensuite, se pose au fond de l’océan pour être stable et pour qu’on puisse construire l’usine dessus. 

Un des défis actuels est l’importation d’usine toute faite. Avant on importait des jouets de Chine, maintenant on importe aussi des usines de Chine, notamment car la main-d’œuvre est trop élevée dans les pays développés pour les construire pièce par pièce. Ces usines sont en module et sont importées par bateau. Pour donner une idée, transporter un module de 10 000 tonnes est commun aujourd’hui. 

 

Quelles qualités faut-il pour exercer votre métier ?

Je pense qu’il faut être un bâtisseur et un aventurier (par rapport aux challenges auxquels on se confronte). Il faut aussi être fort et savoir être autoritaire quand il le faut, notamment avec les ouvriers. Ce qui m’a servi le plus est d’avoir fait l’armée en tant que sergent instructeur, où j’ai appris à commander. Mon métier est constamment challengeant et invite à repousser ses propres limites. Il faut également avoir une éthique à toute épreuve car il peut y avoir une forte pression, et être en bonne santé vis-à-vis des maladies qu’on peut rencontrer. 

Ce qu’il faut bien retenir, est qu’on n’apprend aucunement la réalité d’un chantier et des camps à l’école. Il n’y a que le terrain qui forme à celle-ci. 

 

Quels conseils pourriez-vous donner enfin à des étudiants en prépa ingénieur ?

Je faisais une prépa dans un lycée technique (Raspail) adapté pour faire les Arts et Métiers. 

Je n’ai qu’un mot à dire : travailler et ne faire que ça. Pendant ses années de prépa, il faut être un moine, et ne rien lâcher. Personnellement j’avais sacrifié mes vacances et ma vie sociale pour travailler. Il faut être simplement une machine de guerre et arriver au concours pour battre tout le monde.

Julien Bourbé