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  • 30/10/2020

Mounir Bouaziz – Shell : Les perspectives et les alternatives de l’industrie pétrolière (2/2)

 Mounir Bouaziz – Shell : Les perspectives et les alternatives de l’industrie pétrolière (2/2)

Sur le long terme, pour vous, les grandes entreprises pétrolières ne vont-elles pas devenir obsolètes ?

Shell vient de vendre ses dernières ressources en charbon. La question, maintenant, est : est-ce que l’on va utiliser encore le pétrole ? Il y a toujours beaucoup de réserves de pétrole, contrairement à ce que l’on entend, mais ce qu’il faut voir c’est la demande ! Les grandes sociétés poussent pour assurer la transition énergétique pour ne pas devenir obsolètes. Il y a une pression interne dans les entreprises. Pour les entreprises européennes, contrairement à celles américaines, il y a une pression des actionnaires pour décarboniser les process. Shell va décarboniser de 50% mais décarboniser quoi concrètement ? Si vous prenez un litre d’essence chez Shell, ce n’est pas que vous allez moins polluer mais plutôt que Shell a comblé de 50% ses émissions avec des projets renouvelables par exemple. Shell commence à investir dans les forêts ou encore, on a pu voir que Total achète des parcs éoliens etc. Shell investit 3 milliards de dollars chaque année dans les énergies renouvelables. Je ne sais pas si c’est suffisant mais il faut que le monde suive pour que les investissements soient rentables. Si Shell sort du pétrole trop rapidement alors que le monde en a encore besoin, ce serait alors de mauvais investissements ! Pour les jeunes qui souhaitent intégrer cette industrie, il y a toujours besoin de personnes pour construire les plateformes etc. Il y a aussi beaucoup de recherches dans le développement de nouvelles énergies. Il y a aussi chez Shell, par exemple, de très nombreux experts de l’environnement. Donc, il y a des choses !

Je vais vous raconter une anecdote par ailleurs. À l’époque, où l’on a construit le pipeline en Amérique du Sud, on devait passer par une forêt qui s’appelait Chiquitano. Pour une pipeline [1], la longueur la plus courte c’est une ligne droite, avec un point de départ, un point d’arrivée et on les reliait. On remplissait toutes les conditions environnementales et puis, le gouvernement avait des concessions minières donc pour nous, on était sûr de ne pas avoir de problèmes. Un soir, à la BBC, ma femme m’appelle et me dit : « Shell est en train de détruire la forêt de Chiquitano ! ». On voyait des images de camion en train de déblayer alors que l’on n’avait même pas encore commencé ! Je me disais wow, demain, je vais être dans le bureau du CEO. C’est WWF qui a dénoncé cela et j’ai eu comme réponse de leur part que j’aurais dû aller voir leur site web. Mais qu’est que je vais aller faire sur le site WWF ! Ce n’était pas dans notre mindset de faire attention à ces choses. Je me suis retrouvé à faire l’aller-retour Londres-Washington et j’étais en face de toutes ces NGO (Organisations non gouvernementales) et ce fut une période très stressante ! On a compris qu’il fallait donc faire attention aux nouvelles normes environnementales et aux communautés locales. On a mis en place des intermédiaires pour discuter avec eux. Moi je ne savais pas à l’époque qu’il fallait des archéologistes avant de faire une route ou encore faire des barrières pour diminuer la vitesse de l’eau lorsqu’il y a de la pluie etc. Dès que j’ai compris cela, je l’ai, par la suite, toujours appliqué. J’ai fait emmener dans mon équipe un spécialiste de l’environnement pour gérer tout cela. Pour la forêt, on a créé un plan de conservation de celle-ci parce que de toute façon, elle allait finir par être détruite quand même. Même les NGO ont vu nos efforts. Par conséquent, les sociétés pétrolières ce n’est pas que le drilling [2], il y a plein d’autres choses !

 

On a pu voir que BP, pour l’environnement, a réduit de 15% ses effectifs, est ce que cette industrie va devenir fermé pour les jeunes ?

Les lay-offs [3], ce n’est pas nouveau. Il faut parfois dégraisser pour mieux repartir comme le corps humain donc si il n’y a pas de projets, il ne faut pas garder les gens. Avec mon expérience, cela a rarement touché les jeunes.

 

Quelles sont les avantages et les inconvénients dans le secteur pétrolier ?

Moi, j’ai pris mon pied ! J’ai pu réaliser de grandes choses et me déplacer dans toute la planète ! A Shell, j’ai toujours eu l’opportunité de faire ce que je voulais faire. Ce que j’ai toujours trouvé frustrant,  c’est les politiques internes. Le nombre de gens qu’il faut convaincre pour les projets… c’est très long et cela peut nous faire rater des opportunités. Mais j’ai quand même réussi à être le premier à faire rentrer Shell en Irak et on a eu deux ans d’avance par rapport aux concurrents. Ma première visite en Irak s’est passé, vu la situation de l’époque, de manière assez inédite. J’ai atterri à l’aéroport de Bagdad, côté militaire et il n’y avait pas de côté civil à l’époque. J’ai été escorté par plusieurs véhicules blindés. C’était tout une aventure mais si on pousse à la fin on peut faire des choses extraordinaires. On a pu récupérer un très gros réservoir de gaz et pour l’environnement, ce fut très utile ! Je travaille maintenant sur un projet similaire au Venezuela.

 

Est-ce que tu peux nous expliquer la crise qui s’est passé durant la période du covid, les prix du pétrole devenant négatifs !

Deux événements majeurs se sont passés :

  • Le covid, qui a réduit la demande pétrolière,
  • Et en même temps, un désaccord entre l’Arabie Saoudite et la Russie pour la quantité de production.

Je ne connais pas les origines du désaccord mais la demande diminuant et la production augmentant, tout cela a engendré cette crise historique. Le WTI [4] négatif est dû au fait qu’il n’y avait plus d’endroit où stocker le pétrole. Cela n’a pas duré et il y a eu un accord entre les pays producteurs résultant à une augmentation des prix désormais. La Chine a aussi repris sa position d’avant-covid. Pour les sociétés pétrolières, les crises sont habituelles et elles savent gérer cela. La majorité des sociétés pétrolières ont réduit leurs investissements. Shell pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale a réduit ses dividendes, ce qui n’est pas bien bien sûr. Le pétrole est un decline business. Si on ne continue pas à forer, à maintenir la pression et à investir alors la production va diminuer et elle ne sera plus disponible. On sait qu’il va y avoir une courbe ascendante qui va ramener le prix du pétrole à 50-55$ ce qui, à mon avis, est un bon prix. La question maintenant est : est que l’on va être plus sérieux avec le changement climatique ? Cette problématique n’est pas visible donc les gens n’ont pas tendance à se bouger et à se rendre compte de l’urgence de la situation alors que le covid on le voit car on tombe malade. Dans l’ingénierie de la construction, on voyait des phénomènes climatiques tous les 100 ans et maintenant on les voit tous les 10 ans. J’ai eu la chance de faire le programme d’une semaine à Cambridge sur le changement climatique. J’ai vraiment compris les enjeux lors de ce séminaire. L’impact du niveau de la mer va toucher 600 millions de personnes. Cela va toucher tous les pays des plus riches aux plus pauvres. Des pays comme les Maldives vont disparaitre. Si aujourd’hui, on vous met dans une salle et qu’on vous dit qu’une bombe va exploser, vous allez vous enfuir. Les gens n’ont pas cette réaction avec le changement climatique ! Shell peut mettre beaucoup d’investissements dans les énergies renouvelables mais il faut que les pays puissent arrêter d’utiliser les énergies fossiles comme le charbon, très nuisibles pour la nature. (Mais les pays n’ont pas tous les mêmes moyens ?). À Dubaï, l’électricité du voltaïque ne coûte rien donc ce n’est pas une question de moyens ! C’est une question de leadership ! C’est à nous les individus de faire la transformation ! Si on va voir nos fournisseurs et qu’on leur dit qu’on ne veut plus d’énergie issu du fossile, ils changeront. (Mais ce n’est pas le rôle de ces grandes entreprises de faire cet effort ?) Les sociétés d’énergies font déjà cet effort et paie pour des taxes pour les émissions CO2. Si on appliquait cela partout, le renouvelable prendrait l’avantage ! Au Chili, ils ont lancé il y a un an, un appel d’offre pour décarboniser toute leur consommation d’électricité. Ils ont laissé une phase de transition avec le gaz naturel de 5 ans pour ensuite passer au renouvelable. C’est comme cela que doit se passer la transition aujourd’hui !

 

D’ailleurs, on entend beaucoup parler de l’hydrogène pour la transition énergétique. Qu’en pensez-vous ? Est-ce économiquement viable ?

Avant de quitter Shell, je travaillais sur un projet pilote à Dubaï. L’idée était d’utiliser du photovoltaïque pour créer de l’hydrogène. Cela ne coûtait pas cher, c’est simple et cela marche super bien ! Le but était de créer des bus fonctionnant avec cette technologie. On n’a pas trouvé de fournisseurs de bus qui ont cette capacité à utiliser l’hydrogène pour alimenter les bus. Je crois beaucoup en cette réunion hydrogène/renouvelable pour les transports. Je travaille en ce moment avec du gaz naturel qu’on refroidit à -70°C qui devient liquide et donc bien moins volumineux. Il reste dans cet état s’il est bien isolé thermiquement. On peut le transporter facilement en bateau, camion etc. L’idée est d’utiliser cette technologie pour essayer d’éliminer la génération électrique au diesel. Les ports n’acceptent plus aujourd’hui, les émissions de soufre ou très peu. Or les filtres catalytiques de soufre pour les bateaux sont très coûteux et donc les bateaux doivent se mettre à jour. Les camions, les trains peuvent aussi avoir des moteurs de GNL. On voit donc par cela, cette volonté de transformer et d’assurer la transition énergétique. Shell a fait une étude et malgré tous les scénarios, on dépassait les 2 degrés [5]. On s’est posé la question de savoir si avec les technologies que l’on possède, on pourrait éviter cela. Il faudrait alors tout électrifier, arrêter tout de suite le charbon et passer dès maintenant aux énergies renouvelables. Il faudrait également, qu’en Europe, les seules voitures que l’on puisse acheter soient électriques. Ce n’est pas faisable bien sûr mais ce sont des choix de consommation.

 

Mais les sociétés de transport ne devraient-elles pas profiter de cette période pour changer ?

C’est facile pour moi mais il ne faut pas voir les grandes sociétés comme l’ennemi. C’est même l’inverse. Elles ont le pouvoir de réaliser de grands changements. Les actionnaires et les employés européens ont cette volonté. En Amérique, ce n’est pas pareil. Le monde doit aller dans le même sens pour que ça fonctionne ! Je travaille au Venezuela, les émissions de CO2 du gaz c’est 50 millions de tonnes par an. En Grande-Bretagne, c’est 300 millions de tonnes. Si on réparait juste les compresseurs etc. et bien déjà tout irait bien. Mais bon, il y a beaucoup de politique derrière…

 

Avez-vous des conseils pour les étudiants qui veulent travailler dans l’énergie ?

On a toujours besoin d’énergie et c’est un moyen de développement. Il ne faut pas oublier qu’il y a 1 milliards de personnes encore qui n’ont pas accès à l’énergie. La population va augmenter vers les 9 milliards et même si ce chiffre va plafonner, il va falloir doubler la quantité d’énergie que l’on produit aujourd’hui. Il n’y a pas de challenge plus intéressant que cela ! Lorsque l’on fait un choix de carrière, on le fait parce qu’on aime le secteur. Moi, même si j’ai eu des moments frustrants, je ne me suis jamais ennuyé. En sortant d’école, l’apprentissage ne s’arrête pas au contraire, il faut doubler d’effort ! Il faut toujours faire un peu plus que l’autre pour y arriver !

[1] Tuyau servant au transport à grande distance et en grande quantité de fluides (pétrole, gaz naturel…)

[2] Forage

[3] Mesure disciplinaire prise à l’égard d’un salarié fautif. Elle suspend l’exécution du contrat de travail. Le salarié n’accède plus à son lieu et moyens de travail, n’effectue plus les tâches prévues, et ne perçoit plus de salaire.

[4] Le West Texas Intermediate, également connu sous le nom de Texas Light Sweet, est un type de pétrole brut utilisé comme standard dans la fixation du prix du brut et comme matière première pour les contrats à terme sur le pétrole auprès du New York Mercantile Exchange.

[5] Limite de 2°C souhaité pour le réchauffement climatique par les instances gouvernementales.

Abdelwakil Benabdi

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