ENQUÊTE : Les classements des Grandes Écoles, quelles perceptions des recruteurs ?

 ENQUÊTE : Les classements des Grandes Écoles, quelles perceptions des recruteurs ?

Comme vous avez pu le constater, de nombreux classements des écoles de commerce sont publiés d’une année sur l’autre, créant chez chacune d’entre elles de multiples frissons, petits bonheurs ou frustrations selon leur évolution par rapport à l’an précédent. Chez les étudiants et les candidats, ces classements sèment le trouble et les amènent à tirer des conclusions, dans leur inconscient, bien trop hâtives sur la valeur même d’une ou différentes écoles en termes de réputation, qualité et employabilité concrète. C’est ce que nous appelons lors de nos échanges avec les candidats « la réalité du terrain » qui ne peut se voir et se comprendre réellement qu’en tant qu’étudiant ou diplômé de Grande Ecole. Avant toute chose, il faut savoir que chaque classement possède une méthodologie bien différente, faisant ainsi varier le positionnement des écoles d’une année à l’autre et d’un classement à l’autre. 

De notre côté, nous avons récemment mené deux enquêtes portant respectivement sur la Sélectivité des Grandes Écoles de commerce et sur l’évolution du classement SIGEM sur 5 ans tout en demandant la place accordée à ce dernier – et plus généralement à l’ensemble des classements – à des recruteurs et experts sur le sujet. L’idée pour nous a été de nous demander si les recruteurs prennent vraiment en compte les petites évolutions présentes chaque année au sein des différents classements ou non dans leurs arbitrages de recrutement. En effet, les classements par rang unitaire établis par une pluralité de médias sont très mouvants, mais les recruteurs s’intéressent-t-ils réellement à toutes ces évolutions ? Voir une école gagner 3 ou 4 places d’une année sur l’autre augmente-t-il réellement la chance de ses étudiants d’être recrutés dans les entreprises les plus sélectives ? À quel moment une école change-t-elle de catégorie ? Tant de questions auxquelles nous allons tenter d’apporter une réponse aussi fournie et objective que possible.

Le conseil et l’audit : un secteur figé ou catégorisé ?

Permettant de garder une certaine polyvalence dans plusieurs domaines : marketing, stratégie, digital, finance, comptabilité, RH etc. le conseil est l’un des secteurs les plus prisés en Grande École (selon les rapports d’employabilité des différentes écoles, 1 étudiant sur 4 s’oriente dans ce secteur). Mais attention, car il existe différents métiers du conseil et la perception des recruteurs varie très sensiblement d’une branche à l’autre. 

Commençons par le conseil en stratégie qui fait rêver un grand nombre d’étudiants. Le conseil en stratégie consiste à apporter des réponses aux questions que se posent les dirigeants quant aux grandes orientations de leur entreprise, soit des questions liées à la rentabilité, la croissance, la pénétration de nouveaux marchés… Le but de l’équipe de consultants sur ces projets est d’arriver à apporter des recommandations au client grâce à une approche spécifique du problème posé. Force est de constater que ce domaine demeure élitiste. En effet, selon certains médias comme Les Echos ou le site spécialisé Consultor, seule une poignée d’écoles de commerce et d’ingénieurs sont dans le viseur des plus importants cabinets pour recruter leurs futurs consultants directement après diplômation. Il convient pour ce secteur d’analyser un « classement unitaire qui demeure bien ancré dans la tête des recruteurs » nous a confié un ancien manager de McKinsey & Company. « Ce n’est pas une simple variation dans un classement qui va changer les choses, ce sont des relations de longues dates qui importent le plus » nous a expliqué David, ex-manager au BCG et créateur du site www.lastep.io. En réalité, il s’agit d’un processus de long terme afin d’être considérée comme une « école cible » pour tel ou tel cabinet. Voici une liste d’écoles cibles reprise par beaucoup de cabinets de conseil en stratégie les plus élitistes : HEC Paris, ESSEC, ESCP, emlyon (limite), Polytechnique, Centrale-Supélec, Mines ParisTech, Ecole des Ponts ParisTech, Supaero (limite) et Sciences Po Paris. Le fait d’être une école cible signifie que le cabinet recrute au sein de cette école, en stage (césure et fin d’études) et en sortie d’école. Autrement dit, si votre école ne fait pas partie de ces écoles cibles, ne pensez même pas être reçu en entretien pendant votre scolarité ou directement après diplômation (sauf dans de très rares cas). Il faudra attendre quelques années et enchaîner différentes expériences avant de pouvoir rejoindre l’un de ces cabinets.

 

 

Dans le secteur du conseil en management et de l’audit, une catégorisation d’écoles semble être effectuée, ce qui n’est pas le cas pour le conseil en stratégie, signifiant ainsi des différences entre les branches d’activité au sein d’un même secteur. C’est notamment ce que nous explique Mahé, consultante sénior RH chez Sia Partners, « je pense que les entreprises ne sont pas attentives au classement unitaire de chaque école, ni de leur évolution d’une à deux places près. En revanche, les recruteurs se font une idée des grandes catégories d’écoles en distinguant différents groupes : le groupe 1 correspond au TOP5, le groupe 2 au TOP15 puis le groupe 3 au-delà de la 16ème ». Il convient toutefois de ne pas exclure les autres établissements de l’enseignement supérieur, non classés avec les écoles de commerce, mais qui sont d’une importance majeure auprès des recruteurs. C’est notamment le cas de certaines universités parisiennes (Paris Dauphine en première ligne) ou de Sciences Po Paris qui vont être associées au groupe 1.

Les classements globaux sont sensiblement les mêmes pour les recruteurs, et une variation de quelques places d’une année à l’autre n’a donc pas de réelle influence. Les catégories peuvent évoluer certes mais ce qui intéresse concrètement, ce sont les écoles. « Une telle école peut bouger dans le classement de plusieurs places d’une année à l’autre, nous gardons souvent une inertie dans notre jugement dûe à notre expérience avec l’école en particulier » nous explique Camille, Senior Talent Acquisition chez Mantu. Cela se justifie notamment par des stages qui se succèdent occupés des étudiants provenant de la même école, tout simplement car les recruteurs en retirent une bonne expérience et souhaitent réitérer, laissant de ce fait peu de places aux classements. Dans les faits, beaucoup de stages « se refilent » d’un étudiant d’une école à un autre, certains stages sont d’ailleurs proposés uniquement au sein de telle ou telle école pour faciliter l’adaptation. 

Cependant, même si certains cabinets de conseil en organisation ou management sont moins regardants sur le classement, l’école d’origine est quand même passée au crible pour adapter la rémunération ensuite. Clara, consultante de Wavestone justifie cela « Nous regardons l’établissement d’origine de l’étudiant mais surtout les compétences développées par le candidat. Si nous ne faisons pas de discrimination à l’embauche sur l’école d’origine des candidats (TOP3/TOP5/TOP10 etc.), nous avons toutefois – à l’instar de la majorité des cabinets de conseil – des grilles salariales en fonction de l’école d’origine. Sur le long terme en revanche les salaires sont harmonisés. »

La finance, un secteur fermé ?

Qu’elle soit de marché ou d’entreprises, la finance est un secteur incontournable des écoles de commerce et d’ingénieurs. Nous avons demandé à Adrien Rosenberg de l’organisme de formation Alumeye, expert sur la question. « Selon moi, en banques d’investissement et fonds d’investissement sur les métiers très exposés, les classements importent peu voire pas du tout. Les équipes recrutent essentiellement des écoles du top 5, sur une réflexion finalement assez classique qui est que statistiquement ils ont eu de meilleures expériences avec ces étudiants qu’avec ceux provenant d’écoles moins bien classées. Pour ce qui est sous le top 5, une école peut avoir une meilleure réputation qu’une autre école mieux classée, c’est en général fonction de « l’expérience stagiaire » d’une équipe donnée. Par exemple, il est très commun de voir des boutiques M&A préférer des étudiants de GEM plutôt qu’Audencia car ils ont eu de bonnes expériences avec des gémiens, et inversement évidemment pour d’autres boutiques M&A qui ont une bonne image d’Audencia. Mais le classement, lui, n’est pas regardé des recruteurs, ils savent déjà quelles écoles ils aiment ou n’aiment pas. ». Autrement dit, l’évolution unitaire de telle ou telle école dans le TOP15 ou même TOP10 importe peu pour les métiers les plus exposés des banques d’affaires (Goldman Sachs, Lazard, Rothschild & Co., BNP Paribas, JPMorgan…). Pour celles-ci, les recrutements proviennent historiquement du TOP5 et d’universités aux Masters d’excellence comme le Master 225 de l’Université Paris Dauphine.

 

Une démocratisation pour les métiers du marketing, de la communication et de la RH ?

Ces secteurs sont très démocratisés et sont peu regardants sur l’école d’origine des candidats nous a confié Marie ex-recruteuse chez LVMH. En effet, quasiment toutes les Grandes Écoles de commerce possèdent une spécialisation dans ces secteurs ou même dans le luxe, parfois perçu comme élitiste. Cependant, si une distinction ne s’effectue pas au recrutement, elle est bien présente au niveau de la grille salariale. « Différents groupes sont établis en amont par l’équipe RH en fonction des catégories d’écoles » nous a expliqué Xavier, un responsable de communication d’Orange.

Ainsi, ces métiers, comme ceux de la RSE ou le Développement Durable, sont très accessibles pour la majorité des étudiants provenant de Grandes Écoles. Cependant un distinguo peut être établi au niveau de la rémunération mais aussi du type d’entreprises ou alors du poste.

La tech et les startups, un univers accessible à tous ?

À l’ère du digital, bon nombre d’étudiants souhaitent s’orienter dans l’univers de la tech et des startups. Bien que la provenance de l’étudiant soit toujours analysée comme nous l’a évoqué Valentin Mauguet Talent Acquisition chez Agicap « le background académique est toujours pertinent pour des startups et métiers comme les nôtres, même si ce n’est qu’un critère parmi d’autres ». Il convient également d’analyser le profil de la startup puisqu’une startup ayant réalisé des levées de fond n’opérera pas le même recrutement qu’une future licorne ou qu’une startup en lancement. Un critère académique qui tend de plus en plus à disparaître dans beaucoup de structures en plein essor comme Germinal par exemple. Lors de notre interview à ce sujet avec Grégoire Gambatto, Co-Fondateur & CEO de cette dernière, nous expliquait que « l’académique n’est plus un critère de recrutement ni même de différence salariale ». La débrouillardise étant le maître mot de l’entrepreneuriat, expliquerait que les compétences (soft et hard) soient plus importantes que le niveau académique de l’étudiant.

C’est aussi le cas de quelques grandes entreprises du secteur à l’instar des GAFAM par exemple. Les recruteurs opèrent deux types de recrutement :

-un recrutement fondé sur le niveau

-un recrutement fondé sur les compétences

Un RH de Google France nous a par exemple confié payer plus cher que les concurrents les étudiants des meilleures écoles pour recruter des « valeurs sûres ». Cette stratégie très courante outre-Atlantique a pour objectif d’attirer des talents très qualifiés.

Mais dès lors pourquoi avoir un raisonnement hiérarchique sur les classements ?

Même si la méthodologie diffère d’un classement à l’autre, des tendances se dégagent fréquemment. C’est la raison pour laquelle « le classement possède une importance pour les recruteurs permettant de donner une indication sur où se trouvent les « meilleurs » élèves », c’est-à-dire ceux qui se sont donnés les moyens de se dépasser en prépa afin d’atteindre leur but. » souligne Camille. Ce témoignage va d’ailleurs dans le sens de la plupart des recruteurs que nous avons interrogés pour mener cette enquête : le classement permet de minimiser le risque à l’embauche, c’est une sorte d’assurance ou de garantie. Toutefois, et il faut l’avoir en tête, les compétences extra-académiques possèdent de plus en plus d’importance pour les entreprises, il est donc important que les étudiants développent des projets annexes au sein d’associations ou autres pour se distinguer.

Quelles conclusions tirer de tout cela ? À quel.s classement.s faut-il finalement se fier ?

Les seuls classements qui peuvent avoir du sens sont :

– Ceux reportant une évolution sur plusieurs années (3-5 ans minimum)

– Ceux qui prennent en considération l’employabilité avant tout (exemple : classement du Times Higher Education)

– Ceux établissant un classement par catégories plutôt que par rang unitaire (raisonnement de recruteurs)

– Ceux réalisant une moyenne de plusieurs classements. Le fameux « classement des classements » d’Olivier Rollot est une tentative intéressante qui va en ce sens, même si celui-ci dépend par sa nature-même d’autres classements fortement critiquables, voire orientés.

L’international dans tout ça ?

 À l’échelle européenne, le classement du FT, reposant sur le classement du Master in Management , l’« European Business School » ou le QS des meilleurs Master in Management sont très regardés par les recruteurs. Mais étonnement des échanges qui sont ressortis avec les recruteurs espagnols, italiens, allemands, norvégiens, suisses, anglais ou encore du Benelux, l’appréciation qu’ils ont de l’école possède encore une fois une place prépondérante, principalement pour les écoles hors TOP 5. C’est la raison pour laquelle des entreprises mettent en place des offres exclusives à une école afin de recruter uniquement des étudiants de cette dernière.

Le Times Higher Education (THE), classement objectif fondé sur l’employabilité, ayant pour but de classer les meilleures écoles et universités à l’échelle mondiale, est également très apprécié des recruteurs.

 

Mais finalement, avec sa première place européenne lors du dernier classement FT et sa deuxième place mondiale au THE, la France et a fortiori les écoles françaises seraient très prisées des recruteurs internationaux ?

Dans les faits cela doit tout de même être nuancé, puisque par exemple les classements les plus étudiés par les recruteurs outre-Atlantique sont ceux portant sur les MBA où seulement 5 écoles françaises (INSEAD, HEC Paris, emlyon, EDHEC et ESSEC) sont classées, tandis qu’en Asie, le QS et l’ARWU (Shanghai Ranking) ont davantage la cote.

C’est une des raisons pour laquelle, les écoles de l’Hexagone se voient multiplier les campus internationaux et les prestigieux partenaires académiques aux 4 coins du globe afin de rayonner à l’échelle mondiale. Une chose est en tout cas certaine, la French Touch de nos Business Schools plaît énormément aux entreprises internationales. 

Dorian ZERROUDI

Directeur de Mister Prépa et Co-fondateur de Planète Grandes Écoles j'ai à coeur de transmettre et oeuvre pour l'égalité des chances.